TRACES PÉYI, Chemins d’identité

Le paysage créole, qu’il soit géographique, poétique ou symbolique, s’épanouit sous les regards exogènes en réseau de routes adventices. Ce sont nos “traces” – ou tracées – vernaculaires, sensibles également dans l’univers des Arts visuels, de la Poésie et de la Littérature antillaise d’essence créole.

-Texte Daniel Rollé, Photographie Aurélie Chantelly-

Antan lontan

Une trace désigne, aux Antilles, bien plus que ce qui reste d’une chose ou d’un événement passé. C’est, le rappelle le philosophe martiniquais René Ménil (1907-2004), « un sentier, une voie rudimentaire de pénétration qui a été défrichée dans la forêt tropicale. »

Ce sentier forestier des Tropiques peut aussi – et peut-être surtout – s’appréhender comme la métaphore d’une “recherche puis reconstitution d’un parcours” ancien et comme le symbole de nos traces mémorielles antan lontan. Du temps où l’Histoire imagée du Péyi s’inscrivait à même son paysage.

Photographie Aurélie Chantelly

Ouverture et enracinement

En 1997, c’est par le biais d’un roman et d’un essai savamment mêlés (Le Traité du Tout-Monde) qu’Édouard Glissant (1928-2011), le poète-philosophe et essayiste martiniquais de belle mémoire, annonce une dimension inédite du monde.

« Aux pensées de système » imposées par le colonisateur originel, il y oppose et propose « la pensée de la trace » […] qui, « au bord des champs désolés du souvenir, sollicite les mémoires conjointes des composantes du Tout-Monde. »

Un monde nouveau, à la fois « enraciné et ouvert », où l’écrivain s’attache à penser l’interpénétration des cultures et des imaginaires et à célébrer ce métissage culturel ambiant qui se vit en rupture avec le modèle occidental dominant.

Photographie Aurélie Chantelly

Le grand Aimé Césaire (1913-2008) l’avait résumé en son temps (1981) avec force : « Les Antillais ne peuvent ni ignorer l’Histoire, ni la falsifier. La composante amérindienne, et même indienne, le soubassement nègre et trois siècles de vie commune avec la France, tout cela constitue un tout indissociable. […] La richesse et l’originalité des Antilles sont le fruit de cette synthèse. »

Pour cet autre Marqueur de Mémoire qu’a été René Ménil, « la Culture antillaise, c’est une façon d’être, de se comporter, de parler… Ce sont les croyances répandues dans nos campagnes et nos villes. Ce sont ces fêtes et ces danses, ces objets fabriqués par nos artisans, cette littérature publiée par nos écrivains, ces gestes, ces attitudes corporelles dans la marche ou dans la danse, les expressions du visage dans la conversation, la façon de raconter et les tours du langage, les éléments spécifiques de l’habitat… »

« Une Culture spécifiquement créole « dont l’ensemble a donné lieu à la formation d’une communauté psychique, d’une mentalité commune… »

René Ménil

Legs testamentaire

Fièrement antillaise est notre Culture, « pour avoir réuni au cours de l’Histoire et combiné ensemble, dans un syncrétisme original, tous ces éléments venus des quatre coins du Monde, sans être aucun de ces éléments en particulier. »

Ce quasi legs identitaire aux allures testamentaires a été gagné de hautes luttes, antan lontan, par tous ces pionniers en dissidence d’autorités imposées d’ailleurs. Ils nous communiquent encore, par leurs écrits de combat et d’alerte, cette Poétique de nos Traces Péyi, de tous ces chemins d’identité nés des décombres du passé.

Photographie Aurélie Chantelly

Cette “utopie réaliste” surgie de l’intérieur, an nou menm, chaque artiste, graffeur, plasticien, chaque écrivain, slameur, poète en dissidence assumée peut la reprendre aujourd’hui à son compte, pour en ensemencer ses créations et s’inspirer de ces complicités nouvelles, en forme d’Hommage à tous ces Grands Aînés qui, à leur façon singulière, ont guidé nos pas sur leurs traces pionnières.

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