Marijosé Alie et Viktor Lazlo

Nouvelles d’elles. Marijosé Alie-Monthieu & Viktor Lazlo

Elles partagent l’amour des mots, elles connaissent leurs exigences. Les mots qu’elles chantent et ceux qu’elles écrivent. Viktor Lazlo et Marijosé Alie-Monthieux participent à Nouvelles de Martinique, un ouvrage collectif où les nouvelles sont autant de « déclarations d’amour » faites à leur île. – Texte Willy Gassion, Photo Pierre de Champs

Vous êtes auteures de certaines de vos chansons, le parolier n’est-il pas déjà un écrivain ?

Marijosé Alie : Il y a autant de façons d’être écrivain que de façons de vivre : on peut être auteur, dramaturge, essayiste, littérateur, poète, prosateur ou romancier, la seule chose commune à toutes ces appellations, c’est la faculté d’utiliser les mots pour transmettre. Les mots, il faut les domestiquer ou les laisser faire leur vie ; en tout cas, les aimer suffisament pour qu’ils donnent sens à notre pensée. Alors oui, écrire une chanson, c’est écrire de toute façon, et faire acte d’écriture, est le début du long voyage de l’écrivain.

Viktor Lazlo : Je ne crois pas que l’écriture poétique mène forcément à l’écriture de prose. Certes, un parolier écrit, mais cela n’en fait pas un écrivain pour autant. Le roman est une forme narrative longue qui demande du souffle. La chanson demande une forme synthétisée très forte en images et en expression. Les ponts peuvent évidemment s’établir entre l’un et l’autre, mais je pense qu’on devient écrivain par besoin fondamental, qu’on ait ou pas préalablement écrit des chansons.

« Les mots, il faut les domestiquer ou les laisser faire leur vie ; en tout cas, les aimer suffisament pour qu’ils donnent sens à notre pensée. »

Mariejosé Alie

M.A. : Pour moi, les mots sont une manière de tendre la main à l’Autre et à soi-même. J’ai écrit, il y a longtemps, un poème sur les mots qui parlait de la liberté, des mots-dits qui volent d’une oreille à l’autre, se transforment et peuvent s’évaporer dans le temps, et des mots-écrits qui s’emprisonnent et nous emprisonnent dans les vérités que chacun leur accorde.

Oui, il y a les mots cris, les mots scalpels, les mots doux, les mots-miel, les mots-paroles, les mots qui s’inventent au fil de la plume. Quand on est journaliste, on s’attache à dire les mots qui permettront à tous d’appréhender une situation et de porter son propre jugement, quand on est auteur de chanson, on apprivoise les mots qui diront une émotion, un instant, une fulgurance qui est parfois poétique. Quand on écrit des romans, c’est un lâcher-prise à la première personne, un galop de cheval fou où les personnages vous phagocytent et vous emmènent tambour battant dans leur monde dont parfois on ne sait pas grand-chose. C’est effrayant et passionnant mais ce qui compte autant que les mots, c’est l’imaginaire.

Viktor Lazlo et Marijosé Alie

Vos univers tournent autour des mots (journaliste, écrivaines, chanteuses), que représentent les mots pour vous ?

V.L. : Petite, je savais que j’aurai besoin de m’exprimer de toutes les façons possibles. Aussi ai-je très tôt peint, puis pris des cours de violon, mais là, le carcan académique a fini par me faire abandonner l’instrument au bout de dix ans. La danse a été pendant un moment un moyen d’expression dans lequel je fondais beaucoup d’espoir, comme de nombreuses jeunes filles mais ayant toujours eu un problème avec l’autorité aveugle, je n’ai pas tenu… L’écriture m’accompagnait depuis l’âge de douze ans et je me suis très vite rendu compte qu’elle était l’expression absolue, qui ne me trahirait pas, qui faisait office de refuge salvateur et de moteur de l’imaginaire.

« On devient écrivain par besoin fondamental. »

Viktor Lazlo

Les mots des chansons ne sont-ils pas là plus pour suggérer ou séduire quand ceux de la littérature doivent dire sans détour la réalité ?

V.L. : On peut très bien dire la réalité en chanson et il y a de grands artistes qui l’on fait. Je crois que de plus en plus d’artistes se soucient comme d’une guigne de séduire un public. Ils sont avant tout dans un processus d’expression de leur vérité. Ensuite, il y a la sainte alliance des mots et de la musique, de la musique des mots, et c’est là que la chanson devient exigeante autant que la littérature, car pour qu’un texte percute il faut l’avoir atteinte.

M.A : La réalité du rêve, c’est ce qui compte, c’est la chose la plus importante pour l’humanité. Le temps du rêve, c’est toujours et tout le temps, c’est pour cela que j’écris des chansons et des romans.

Marijosé Alie

La littérature en Martinique a beaucoup été portée par des voix masculines. Etes-vous, avec d’autres, les voix féminines qui manquaient ?

M.A. : Vous voulez dire que les voix féminines n’ont pas été entendues ! Elles existent, mais c’est vrai qu’elles ont été complètement assourdies par les ténors que ce petit bout du monde a donné à la littérature, c’est une question d’époque. Les voix de Césaire, Glissant, Saint-John Perse, Chamoiseau ont percuté un monde où la femme se battait pour exister, mais Suzanne Césaire et plus tard Maryse Condé et d’autres encore sont là dans leurs écrits qu’on découvre chaque jour. Les voix féminines ne manquent pas, il faut juste les entendre.

« Les voix féminines ne manquent pas, il faut juste les entendre. »

Mariejosé Alie

V.L. : Ce n’est pas à moi de le dire. Nous sommes des femmes écrivaines, fières de l’être et fières d’être des Martiniquaises et il ne faut pas faire l’économie des voix qui surgissent après celles, fortes et prédominantes, des hommes. Elles tracent un autre sillon, ailleurs et autrement, et ne rentrent aucunement en concurrence avec ce qui a été dit et écrit par les grandes plumes martiniquaises masculines qui m’ont profondément nourries.

Sur la quatrième de couverture, il est écrit que ces « nouvelles sont des déclarations d’amour à la Martinique ». En quoi vos nouvelles respectives sont des déclarations d’amour à la Martinique ?

M.A. : « La belle et le pitt », c’est une déclaration d’amour et d’attachement à la Martinique que j’aime, celle qui fait de la vie un conte « yé kri, yé kra », parfois douloureux mais toujours plein d’humour avec un énorme clin d’œil à ce que nous sommes. Nous, tellement humains, tellement chargés de notre histoire que le quotidien devient surréel et que les héros sont madame et monsieur tout le monde, c’est-à-dire ce que je suis et ce que sont tous les gens que j’ai rencontrés et à qui je dis : aimons-nous car nous le valons bien !

V.L. : « Zwel » est plutôt une déclaration d’amour aux femmes et aux hommes que j’ai connus en Martinique ; ma grand-mère, mon père, tous ces personnages qui gravitaient autour de ce petit monde avec la concentration aigüe d’une conscience ancrée dans le pays. C’est par eux que j’ai « appris » la Martinique et que je l’ai aimée à la folie avant qu’elle devienne mon pays. Le seul endroit au monde où je me reconnais entièrement.

Nouvelles de Martinique, Magellan & Cie Miniatures 2021


Derniers ouvrages parus :
Marijosé Alie, Une semaine et un jour, HC éditions Hervé Chopin 2020
Entretiens avec Aimé Césaire, HC éditions Hervé Chopin 2021
Viktor Lazlo, Trafiquants de colères, Grasset 2020.

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