Franck Garain, docteur en sociologie

Comment réconcilier les mémoires d’une même histoire ?

C’est par la culture qu’une société est et se définit. C’est aussi par elle qu’elle se rassemble. Comment alors faire de la culture un bien commun, comment peut-elle réconcilier quand, selon Franck Garain, « les mémoires d’une même histoire continuent à être compartimentées »? – Texte Willy Gassion

C’est par la réconciliation de nos « mémoires parallèles » que nous pourrons tous collectivement, Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais, construire des sociétés qui « prennent leur place dans le concert des nations modernes » et faire de nos pays, notre bien commun. 

Les sociétés guadeloupéenne, martiniquaise et guyanaise se sont divisées sur la question du vaccin et du pass sanitaire. Nos sociétés peuvent-elles se réconcilier par la culture ? 

Franck Garain : Les épidémies n’ont pas qu’une dimension médicale. Au-delà de la crise sanitaire, la pandémie de Covid-19, traumatisme humain, social, économique et culturel, a révélé l’Homme à lui-même : un être parcouru d’émotions, dont la peur… émotion primaire, indissociable de qui nous sommes. C’est cette peur qui conduit à accepter ou à refuser les contraintes liées à ce cataclysme, devenu fait social et à adopter tel ou tel comportement. Autant dire que cela crée des fractures importantes au sein des groupes humains. Nos sociétés des Antilles et de la Guyane n’y échappent pas.

« C’est cette peur qui conduit à accepter ou à refuser les contraintes liées à ce cataclysme, devenu fait social et à adopter tel ou tel comportement. »

Vu de chez nous, la crise du Covid-19 est un révélateur des lignes de fractures, rendant visibles les invisibles. Sous le masque de la consommation, se cachent en effet des mémoires non apaisées, filles d’une histoire conflictuelle, qui fonctionnent en parallèles : ce sont les invisibles, celles que l’on croit disparues mais qui sommeillent là, attendant un appel, un signal. Les invisibles sont aussi des cultures, des façons différentes de faire peuple, là où l’on croit qu’il n’y a qu’une culture.

La culture n’est pas qu’un artéfact esthétique, pour dire comme Amilcar Cabral, mais une expression de l’histoire ; tant que nous n’aurons pas une lecture partagée de notre histoire, celle qui dira avec objectivité le rôle de chacun, nous ne pourrons pas absorber les chocs exogènes, comme celui de la pandémie, ou comme celui du transfert de population qui vide notre pays, les vulnérabilités de toutes sortes qui font de nous des gens qui réagissent, sans pouvoir se projeter ensemble. Il est vain d’espérer de la culture, concept pluri sémantique, comme ferment réconciliateur, si les mémoires d’une même histoire continuent à être compartimentées…  

« Il est vain d’espérer de la culture, concept pluri sémantique, comme ferment réconciliateur, si les mémoires d’une même histoire continuent à être compartimentées… »

Plus généralement quels rôles jouent la culture et les artistes dans une société et singulièrement dans des sociétés comme les nôtres ? 

La culture, hérédité sociale, pour emprunter à Linton, est la somme de nos représentations symboliques ; elle ne se développe pas hors du champ social. Pour Cabral, elle plonge ses racines dans la réalité physique de l’humus environnemental dans lequel elle se développe et reflète la nature organique de la société.

Les créateurs produisent donc sous influence. Ils sont le miroir dans lequel on lit les joies, les peines, les frustrations, les espérances d’un groupe humain…Ils peuvent aussi éclairer les humanités et les consciences qui les habitent. Il y a un peu de tout ça dans notre monde artistique. Ils sont aussi le reflet d’une société partagée entre tradition et modernité (une modernité que nous n’avons pas secrétée, mais à laquelle il convient, dit-on, de s’adapter, surtout si l’on veut se situer dans des perspectives de conquête de marchés internationaux et plus particulièrement français). On peut y voir une forme de circuit acculturatif, un autre type d’assimilation, ce qui aurait pour effet d’imiter cette fameuse assertion de Rimbaud : « je est un autre ». Cependant, quelle que soit la forme que cela peut prendre, on n’a jamais autant chanté le pays à tue-tête, et sous toutes les latitudes.

« Les créateurs produisent donc sous influence. Ils sont le miroir dans lequel on lit les joies, les peines, les frustrations, les espérances d’un groupe humain… »

On n’a jamais autant fait appel à la pharmacopée locale que durant cette crise sanitaire. L’usage de notre pharmacopée est-il une forme d’expression et/ou de résistance culturelle ?

On résiste à ce qui est bien ou mal, selon la perception, le vécu que l’on a de la réalité.  Chez nous, on parle souvent de résistance culturelle, que l’on oppose à une culture « officielle ».  Dans la tradition, il a toujours existé, plus particulièrement chez les classes populaires un certain recours aux plantes pour prévenir, guérir, fortifier le corps, la maladie ayant souvent chez nous une cause exogène.

La démarcation se fait parfois entre les maladies qui relèvent de la médecine moderne et celles qu’elle ne peut traiter à elle seule. Il faut cependant faire observer que l’usage des plantes, incorporé dans une tradipratique a fait l’objet d’interdiction plus ou moins affirmée lors de la période esclavagiste, générant ainsi une sédimentation de la chose face à la répression qui en accompagne l’usage. Même si le mode d’habiter a changé, que la configuration des maisons n’est plus la même et que l’État-providence a facilité l’accès aux cabinets médicaux, il est resté tout de même un certain nombre de pratiques vers lesquelles on se tourne, surtout dans les moments où l’identité semble altérée.

« On ne peut pas exclure la culture populaire qui s’élabore à l’aune des expériences humaines. Il faut plonger dans ce que l’on croit être les contre-cultures pour construire le pays des espérances et non celui de la désespérance. »

Quoi qu’il en soit, il est important dans toute démarche de politique de santé, de tenir compte des usages sociaux et thérapeutiques des Guadeloupéens. C’est en ce sens que des études doivent être poussées à leur plus haut niveau afin d’encourager ceux qui chez nous comme ailleurs, s’évertuent à promouvoir les pharmacopées traditionnelles. Cette recherche-développement doit permettre à terme un usage maîtrisé des plantes et substances afin qu’elles soient utilisées sans risque par la population.

On ne peut pas exclure la culture populaire qui s’élabore à l’aune des expériences humaines, du devenir des hommes. Il faut interroger les résistances, il faut questionner les hésitations, il faut plonger dans ce que l’on croit être les contre-cultures pour construire le pays des espérances et non celui de la désespérance. C’est certainement le grand défi qui attend les Guadeloupéens, les Martiniquais, les Guyanais, afin qu’ils se perçoivent comme des hommes parmi d’autres hommes, comme l’aurait dit René Maran, vers lequel on semble se retourner aujourd’hui. Nous sommes fils et filles de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane. C’est là qu’est domicilié notre avenir. C’est donc là que nous devons agir et domicilier notre corps et notre esprit.

Les sociétés guadeloupéenne, martiniquaise et guyanaise, au gré des vicissitudes de leur histoire, se sont créées à partir d’apports extérieurs (Europe, Afrique, Asie, Moyen-Orient).À quels héros communs et à quels événements historiques majeurs Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais peuvent respectivement se reconnaître ? 

Notre histoire s’est construite sur la base de rapports sociaux violents, conflictuels, créant forcément des couloirs mémoriels parallèles, lesquels par définition, ne se croisent pas. Il est donc difficile de trouver des héros communs, des événements historiques fondateurs dans lesquels les multiples composantes de notre pays pourraient se reconnaître. Comment, dès lors, capter de l’énergie dans des manifestations communes, s’il n’y a pas, pour l’instant, de lecture commune du nègre marron, des massacres de mai 67, de février 52, de Delgrès, d’Ignace ou de Sidambarom et des siens.

« Quel événement majeur est capable aujourd’hui de rassembler ceux qui viennent de l’Europe, ceux qui viennent de l’Afrique, de l’Asie, du Liban etc. ? Il y a lieu, à mon avis, de déterminer un événement suffisamment symbolique de notre culture rhizome pour nous aider à faire peuple. »

Quel événement majeur est capable aujourd’hui de rassembler ceux qui viennent de l’Europe, ceux qui viennent de l’Afrique, de l’Asie, du Liban etc. ? Il y a lieu, à mon avis, de déterminer en dehors des instants mémoriels existants, une date, un événement suffisamment symbolique de notre culture rhizome pour nous aider à faire peuple, à suivre l’injonction du poète Paul Niger, dans « une terre où les hommes soient hommes ». Pour admettre cela, il n’y pas lieu d’aller chercher ses racines ailleurs qu’ici, car en allant se chercher d’où sont partis les bateaux, (Afrique, Europe, Inde…), on signifie implicitement comme dans la chanson de Solé que l’on n’est pas d’ici.

Nous sommes en permanence en train de questionner l’État, réputé distant, peu redistributeur, comme si, ayant été déposés là où nous sommes, nous attendions simplement que nous soyons reconnus au même titre que d’autres enfants dits légitimes, dans l’espérance d’une Égalité qui était censée accompagner la Liberté et la Fraternité. Tant que nous n’allons pas nous affranchir de ce paradoxe du demandeur d’Égalité-marroneur, nous en serons à produire une culture de la défiance, défiance vis-à-vis de l’Autre, défiance vis-à-vis de nous, jusqu’à l’anéantissement. On ne se construit pas dans la défiance. À propos du 14 juillet, Gérard Laviny chantait « jodi sé fèt nasional, men pou nou menm sé kannaval ».

« Tant que nous n’allons pas nous affranchir de ce paradoxe du demandeur d’Égalité-marroneur, nous en serons à produire une culture de la défiance, vis-à-vis de l’Autre, vis-à-vis de nous, jusqu’à l’anéantissement. «

Le thème du magazine est : Aprézan – sous-entendu ; aprézan ka nou ka fè ? Donc et demain ? Comment envisager demain par le prisme de la culture ? 

Comment peut-on faire une société qui avance, qui prend sa place dans le concert des nations modernes, si les mémoires chez nous ne sont pas réconciliées, si des signes d’apaisement, et de reconnaissance (je ne parle pas de repentance) ne sont pas donnés par la puissance colonisatrice ? Ne pas le faire, c’est laisser la place à une culture de la revendication permanente, que certains apparentent à tort à de la victimisation, c’est laisser la place à une culture de la défiance, or, on ne peut se construire dans la défiance permanente.

« Envisager demain par le prisme de la culture, passe par le croisement des mémoires, ce qui va nécessairement nous conduire à considérer notre pays comme un bien commun. »

La culture de demain passe d’abord par l’inventaire de tout ce que nos mémoires encore parallèles ont pu générer comme ferments forts et positifs, sans renier pour autant les autres aspects. Envisager demain par le prisme de la culture, passe par le croisement des mémoires, ce qui va nécessairement nous conduire à considérer notre pays comme un bien commun. À mon avis, en période de crise et d’une manière générale, il s’agit que des Hommes répondent à d’autres Hommes. Pour envisager l’avenir avec optimisme, il faut se dire que la peur peut être positive.

Franck Garain est Docteur en sociologie et chercheur en Histoire

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